A Tooth for an Eye

Exposition collective
Commissariat : Elena Filipovic, Renate Wagner, Claudio Vogt
Kunsthalle de Bâle
Bâle – CH

Le titre de la Regionale de cette année A Tooth for an Eye (FR : dent pour oeuil) vient d’une chanson, déconstruisant la loi de talion de l’Ancien Testament (oeil pour oeil ou dent pour dent) pour proposer un autre échange a sa place. En même temps, il illustre que le corps humain a toujours été l’aspect central des systèmes sociaux et politiques. Le corps est beaucoup plus que son apparence extérieure : il est champ de bataille biologique, écran pour l’imagination, espace de l’individualité et théâtre d’affrontements. Depuis la nuit des temps, il a été utilisé de nombreuses manières, a été instrumentalisé, manipulé, fragmenté, transformé et de plus en plus commercialisé. Le corps est un vaisseau éphémère, qui ne laisse que des traces de son existence. Malgré sa vulnérabilité, il est notre première architecture. Sa souplesse détermine le quoi et le comment de notre perception et agit comme outil efficace pour notre conception du monde. Les seize artistes dans cette exposition de groupe qui présente des artistes de la région, en sont conscients. Ils se réfèrent au corps, ils le démontent et l’abstraient, l’élargissent et le transforment, pour rendre visibles ses nombreuses dimensions biopolitiques – mais encore plus que cela, ils le reforment et le reconsidèrent.Déjà en entrant l’exposition, le corps du public devient partie de l’installation sonore de Gerome Gadient qui enregistre les pas des visiteurs et les transforme en utilisant des logarithmes pour après diffuser dans la salle d’exposition une piste sonore mystérieuse. Dans les autres oeuvres aussi, le corps n’est présent que par ses traces et son environnement, dans lequel il agit. Comme par exemple dans le travail de Daniel Kurth, Self Portrait (FR : autoportrait), qui montre les baskets abîmées d’où monte de la fumée, comme si leur propriétaire s’était dissous. Kurth utilise aussi le corps absent dans son travail Amazing Luxury Hilltop Houses That Will Blow Your Mind (FR : maisons de luxe géniales sur terrain de pentes à couper le souffle). Ici on voit un montage de films publicitaires pour des biens immobiliers de luxe dans lesquels toutes les personnes ont été enlevées. Il reste qu’une coquille jolie mais vide d’un monde glamoureux pour les riches. Au milieu de la pièce se retrouve Monobloc, une oeuvre en plâtre de Jeronim Horvat. Les deux moulages de chaises en plastique largement répandues dans le monde entier nous ne racontent pas seulement des histoires de la globalisation du monde moderne de la marchandise mais aussi des corps qui les ont formées. Dans sa série Everyone lives in the same place like before (FR : chacun vit au même endroit qu’avant) Claudio Rasano a documenté séparément les environnements de ses habitants. Son choix de photographies directes et méticuleusement composées nous ne montre que des édifices et constructions dans lesquels les personnes sont visiblement absentes. Le travail évoluant de Philipp Hänger qui porte le nom Es gibt NUDE – und es gibt NAKED (FR : Il y a NUDE – et il y a NAKED) s’épanouit sur deux murs de la salle 2. Dans les superpositions d’une sélection de photographies (propres ainsi que trouvées), des éléments de texte et des peintures de couleur, Hänger crée un essai visuel, qui connecte l’objet avec le sujet, la protection avec l’exposition physique,les vides avec l’afflux d’images. À côté, nousretrouvons deux séries de sculptures de petit format de Jeronim Horvat, en bronze et en plastique, provenant de l’industrie de fitness et des loisirs. Elles se trouvaient autrefois dans les mains des adolescents et des passionnés des jeux vidéo ou servaient comme porte-bouteilles de vélo, mais maintenant ils sont comme des étranges prothèses d’un futur monde.

D’autres objets du monde de la consommation exercent leur influence sur les oeuvres dans la salle 3. Axel Gouala combine pour ses sculptures des outils divers qui nous promettent une vie plus facile, plus pratique ou plus saine avec des plantes en plastique d’une apparence exotique. Ces formes hybrides semblent mener une existence propre, émancipée des corps qu’elles servaient jadis. De même, les tableaux figuratifs de Camille Brès parlent des biens, de l’environnement et du décor qui entourent les gens, mais ici, la vie humaine n’est représentée qu’indirectement. Des objets quotidiens d’un autre genre font labase pour la série d’oeuvres Armes Blanches d’Inès P. Kubler, qui enferme plusieurs objets coupants (scalpels, couteau à huîtres, etc.) dans la cire, si bien qu’ils font penser à des artefacts préhistoriques, des outils des premiers hommes. A côté, comme des pièces d’exposition anthropologiques, il y a dans une vitrine les visages et les têtes de Kasper Ludwig, réalisés à partir de moulages de ballons de baudruche. Simone Steinegger, elle aussi, fragmente le corps et met en scène un dépôt clinique de pièces de rechange du corps humain. Les traits surréalistes dans les natures mortes de Mona Broschár permettent des associations qui hésitent entre les comestibles et les abats et qui, dans certains cas, arrivent même à représenter les aliments d’une façon animiste. La dernière salle héberge les installations sculpturales de Hannah Gahlert. Les arrangements des matériaux différents, souples, durs et parfumés se courbent et s’enroulent de manière opulente, occasionnellement retenus par la boîte en métal ou les bandes en céramique. De leur côté, les objets de Dominik His semblent plus contrôlés dans leur matérialité. Leurs surfaces rappellent des coquilles et leurs formes soigneusement élaborées font penser à des oeufs et des architectures bizarres. Ce sont des études qui, comme les oeuvres de Gahlert, parlent d’une corporalité impliqué et quelquefois déconcertante. Les oeuvres sur papier de Simona Deflorin sont des représentations figuratives expressives, qui montrent des synthèses sauvages de déesse, d’homme et d’animal, pleines de dynamisme et d’une force obscure. Au fond de la salle, un objet amorphe : un matelas qui a été vidé, et rempli des possessions matérielles de l’artiste Dorian Sari. Avec le remplissage de la “peau” d’un objet qui a été marqué par la vie de l’artiste, il devient évident que le lit est beaucoup plus qu’un lieu de repos pour le corps, et qu’un lien très fort l’attache à la naissance, la vie et la mort. Les figures du triptyque de Mirjam Walter poussent leur intérieur presque violemment vers l’extérieur et évoquent une réflexion visuelle sur des corps dont les limites claires entre intérieur et extérieur, le moi et l’autre, l’exubérance et la limitation deviennent fugitives et instables. De manière conceptuelle, archaïque, expérimentale, sensuelle et expressionniste, les oeuvres exposées dissolvent le corps, suivent ses traces, l’isolent, le démontent, révèlent les frontières de sa contrôlabilité, examinent d’un regard critique son environnement et sa position dans son monde. Comme le corps, l’exposition n’est pas une unité constante : elle change d’une salle à l’autre. C’est une rencontre entre différentes stratégies de représentation du corps dans l’art, ainsi que la relation entre l’homme et l’objet. Alors que, dans les premières salles, on retrouve des oeuvres qui utilisent des techniques plus documentaires et mimétiques, les salles suivantes offrent des approches plus analytiques, structurelles ou quasi archéologiques. Dans la dernière salle se rassemblent les formes les plus abstraites et organiques. Un aspect transformateur parcourt l’exposition : des représentations plutôt concrètes, figuratives, mais aussi conceptuelles, aux formes plus expressives, à la fois cognitives et sensorielles, objectives et subjectives, psychologiques et adressées vers l’intérieur.

A Tooth for an Eye

Kunsthalle de Bâle
2018